L’humeur de Jean-Pierre Elissalde : Rugby vs. Football, ou comment exister face au foot ?
Posté le 24.06.2010 dans L'humeur de Jean-Pierre Elissalde par JPE / Lu 817 foisLa Coupe du monde de football bat son plein – qui ne l’aurait pas remarqué ? Et voilà que le tenant du titre de la précédente édition, l’Italie, et son finaliste, la France, sont éliminés à l’issue de la phase de poule. Un tel fait serait impensable en rugby tant notre sport, son ballon ovale et ses chefs de file sont figés, en totale opposition avec le caractère universel du football.
Alors que, dans notre ovalie, le seul pays ayant réellement émergé face aux indéboulonnables nations ancestrales décline à nouveau dangereusement – l’Argentine a connu son apogée en 2007 et depuis…, nous verrons par exemple lors de cette Coupe du monde de football des huitièmes de finale opposant le Ghana aux Etats-Unis ou la Slovaquie au Paraguay, rencontres témoins de l’immense diversité du foot. Le Japon, malheureux détenteur du record de points encaissés en Coupe du monde de rugby (145-17 face à la Nouvelle-Zélande lors du Mondial 1995), jouera lui aussi ces huitièmes.
Pour mémoire, outre le parcours de l’Argentine en 2007 (3e), l’histoire de la Coupe du monde de rugby recèle peu de surprises : des victoires samoanes contre le pays de Galles en 1991 et 1999, une autre des Fidji contre ces mêmes Gallois en 2007 et une de l’Argentine sur l’Irlande en 1999. A chaque édition, un trublion se glisse en quarts de finale (1987, 1995, 1999), parfois deux (1991, 2007), mais ce sont toujours les mêmes que l’on retrouve à jouer le titre*. C’est la loi de notre élitisme.
L’universalité du rugby est donc impossible. Pour nous en convaincre encore, voyons les scores fleuves entre petites et grandes nations, le professionnalisme n’a fait que les favoriser**. Peut-on imaginer, en rugby, le 10e mondial chuter face au 90e comme cela a été le cas en football (France – Afrique du Sud) ? Non. Parce qu’en foot, il « suffit » de protéger 7,32 mètres (la largeur d’un but) quand il faut en protéger 70 en rugby (la largeur de l’en-but). Parce qu’au rugby, l’influence d’un individu ne peut en avoir autant qu’au football. Etc.
Mon but n’est pas de lister les différences entre nos deux jeux mais bien de réfléchir à la façon d’exister face à l’écrasante universalité du football. J’emploie volontairement ce terme, parce qu’on a pu entendre, ici ou là, qu’il fallait, en rugby, tendre vers cette universalité pour attirer spectateurs, audience, capturer l’intérêt du plus grand nombre et conquérir, comme on dit, de nouveaux territoires. Au contraire, la reconnaissance du rugby passera par sa différence, non par une universalité illusoire (et qui le dévoierait ?).
L’équipe de France de football nous a servi sur un plateau une promo rêvée pour le rugby et ses valeurs. Si notre sport a pu se rapprocher de son « cousin » en organisant sa Coupe du monde 57 ans plus tard, en finissant par devenir professionnel et en lançant à son tour ses compétitions européennes, s’il a pu le dépasser parfois (arbitrage vidéo, changement de la règle des remplacements avec 23 joueurs sur une feuille de match), il reste un univers encore (presque) vierge des excès du football. Cette exemplarité, du moins sa quête d’exemplarité peut, elle, prendre un caractère universel et servir sa reconnaissance.
L’exemple argentin, la difficulté des autres nations émergentes à exister dans l’ombre des gros (la Roumanie a disparu, les nations du Pacifique et l’Italie stagnent, que dire des Celtes ?) nous disent qu’en rugby les générations passent et le nombre d’outsiders diminue. Au dernier Mondial des -20 ans, la Nouvelle-Zélande s’est encore imposée, derrière elle figuraient l’Australie, l’Afrique du Sud, l’Angleterre et la France. L’élitisme actuel perdurera donc. Or moins nous serons nombreux à pouvoir gagner le titre suprême, plus ces rares vainqueurs potentiels auront le devoir de se comporter de façon respectable.
Soyons, restons des gentlemen sur le terrain et en dehors, notre salut, notre reconnaissance et cette différence passent par là.
Jean-Pierre Elissalde
* En football, finalement (et pour l’instant), ils ne sont que 7 à avoir remporté la Coupe du monde en 18 éditions mais de nombreuses surprises surviennent tout au long de chaque tournoi.
** 7 scores à 50 points ou plus en 1987, 3 en 1991, 5 en 1995 (dont le 145-17 record de Nouvelle-Zélande – Japon), 9 en 1999 (dont 2 à plus de 100), 17 en 2003 (2 à plus de 100 dont le fameux 142-0 d’Australie – Namibie), 12 en 2007 (1 supérieur à 100).
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Commentaires ( 3 )
René a laissé un commentaire le 25 juin 2010 à 08:02 - Signaler un contenu inapproprié -Je vous reçois cinq sur cinq.
Le Rugby est un sport à la complexité de ses règles (hors jeux, lutte au sol, …), déroutante pour le profane, à la complexité de ses stratégies (ne dit-on pas qu’il est un sport de combat collectif) difficile à assimiler à des « analphabètes du cerveau ».
C’est un sport où des disciplines physiques très différentes doivent être maîtrisées par les athlètes (la mêlée, la touche, les rucks, les cadrages/débordements, …). Les joueurs doivent être des décathloniens et des combattants.
C’est un sport où l’arbitre à son mot à dire (pour le bien et le moins bien), il permet l’interprétation, la libre appréciation, c’est son romantisme.
Il me semble que c’est le seul sport non artistique qui peut se permettre d’avoir plusieurs philosophies d’arbitrages (le Nord et le Sud), cela fait partie de son charme.Pour toutes ces raisons, et d’autres encore, le Rugby ne peut pas prétendre à l’universalité.
La régénération de l’élite passera, j’espère, par des nations comme la Russie, l’Espagne le Portugal. Elle passera aussi par une réorganisation des calendriers internationaux, permettant aux joueurs d’être physiquement plus « humains » ! Elle passera peut-être par le Rugby à sept.
charles a laissé un commentaire le 25 juin 2010 à 21:49 - Signaler un contenu inapproprié -D’accord avec vous. Avant tout il est primordial de garder toutes les traditions de gentlemen, étroitement liées aux valeurs du rugby. Et c’est notamment pour cela qu’il s’agit de ne pas en faire un ersatz de rugby à XIII en supprimant toutes les subtilités du XV, pour faire plaisir au premier béotien venu.
Sinon vous avez tout dit.
Philippe a laissé un commentaire le 27 juin 2010 à 07:00 - Signaler un contenu inapproprié -Le rugby “reste un univers encore (presque) vierge des excès du football.” dites-vous.
Mais de quels excès parlez-vous?
Le hooliganisme, l’argent, les caprices de starlettes, etc …
Ils ne sont pas le fruit du foot mais de la société. Le rugby ne touche pas les même classes sociales et les pauvres sont parfois (par leurs frustrations, les humiliations quotidiennes vécues) affreux, sales et méchants. Ils n’en sont pas moins LE PEUPLE dont j’aime moi à regarder la solidarité, l’enthousiasme, la folie. On parle des stades de foot quand ils débordent mais les Coupes du Monde sont souvent fraternelles: les olas, vuvuzelas, papelitos et autres manifestations diverses et locales restent en moi gravées à jamais pour la beauté des communions collectives qu’elles représentent.
L’échec cuisant de notre équipe de France n’est que le reflet de la société que nous avons créée. Nos banlieues sont toujours stigmatisées et il faudrait que ceux qui en sont sortis nous aiment? Qui peut comprendre ce que ces gens ressentent au fond d’eux? Mr Elissalde quand autant de haine sort de ces quartiers soit on pense que les gens qui y vivent sont mauvais soit on pense qu’il y a un problème. Certains des joueurs de notre EDF sortent de ces lieux et malgré leur argent ils se sont construits jusqu’à l’adolescence avec des sentiments violents par rapport aux représentants de notre état: école, services sociaux, police, …
Mais en même temps ces joueurs sont tout à fait gérable dans les clubs où ils évoluent comme quoi la faute ne leur ait pas complètement imputable. Soyons respectable et nous serons respectés.
Dans tout cela, j’aime aussi le rugby. L’ambiance des stades y est parfois émouvante lors des hymnes, parfois ironique et chambreuses rarement brûlante et passionnée.








